Logique du lien sectaire ( suite )

- Le « groupe coercitif » et son mentor : constitution d'une bulle utopique

Qu’est-ce qui fait tenir ensemble des individus dans des groupes si particuliers et de façon si spécifique ?

Dans le débat contemporain sur la manipulation mentale ou la sujétion psychologique, Freud se positionnerait sûrement ainsi : sans nier qu’il y a bien usage de techniques de manipulation des individus de la foule (techniques rhétoriques, publicitaires, psychologiques, hypnotiques), il mettrait cependant l’essentiel du lien affectif à l’égard du leader sur le compte de l’amour que chaque adepte lui porte et sur l’impossibilité dans laquelle chacun se trouve de pouvoir accéder réellement à lui. Peu ou prou, on peut dire que les nouvelles sectes suivent une logique similaire à celle décrite par Freud dans « l’Avenir d’une illusion » : à la fois, elles mettent en forme une illusion qui accomplit un souhait pulsionnel, et elles régulent les pulsions individuelles asociales non-sublimées rendant ainsi possible de vivre ensemble.

Daniel Shaw était porte-parole de Siddha Yoga et de sa gourou, Gurumayi, avant de quitter le groupe, faire une psychothérapie et se former à la psychanalyse, qu’il exerce à présent à New York. Dans son article intitulé « Traumatic Abuse in Cults: A Psychoanalytic Perspective », il écrit : « je définis une secte principalement sur la base de la personnalité de son leader.[...] Sans le gourou [cult leader], il n’y a pas de secte, et selon moi, pour comprendre les adeptes [followers], nous devons simultanément chercher à comprendre les gourous. » Ainsi, selon lui, si côté secte, la question porte sur la psychopathologie du gourou, côté victime, la question alternative serait : « pathologie préexistante ou bien pathologie induite ? »

La littérature anglo-saxonne centrée sur le traumatisme sectaire a emprunté à la terminologie traditionnellement mobilisée pour rendre compte des états de stress post-traumatique des vétérans de guerres, le terme de « Second Generation Victims » ( SGV ). Or, l’entrée dans le langage et dans le social est bien l'entrée inaugurale où se situe le moment logique du traumatisme, et auquel les évènements ultérieurs rencontrés dans la vie viennent faire écho. L’être parlant a plongé dans un bain de langage. L’institution du groupe humain est avant tout une affaire de langage. De même que nous repérons la distance traumatique entre énonciation et énoncé, entre sujet et personne, il apparaît que le collectif institué répète à son niveau cet écart.

On peut articuler le trauma du collectif au trauma de l’individu : le fondateur de la secte. L’individu répète sur la scène du transfert le trauma collectif tandis que le collectif répète par voie de transfert le trauma individuel du fondateur de ce collectif. Le collectif vient répéter quelque chose du trauma individuel du fondateur, il en hérite, en est le dépositaire. Le fondateur d’une secte organise le lien social depuis le lieu de son trauma.

Dans la littérature francophone, les travaux du sociologue Romy Sauvayre et en particulier son ouvrage « Croire à l’incroyable », constituent une approche assez originale et intéressante de la question du sectarisme. Partant du postulat cognitif, c’est-à-dire l’idée selon laquelle l’homme « a besoin, pour survivre, pour se déplacer dans le monde et négocier avec lui, de s’en faire une représentation signifiante », Romy Sauvayre fait reposer sa sociologie des « croyances extrêmes » sur une approche cognitive en « considérant les raisons des acteurs sociaux comme les causes de leurs actions ». Sa notion de coaptation émotionnelle ne semble être au fond qu’un synonyme du concept plus ancien de love bombing qui déjà dans la littérature anglo-saxonne localisait l’emprise sectaire dans le bombardement affectif qu’adresse le groupe à l’impétrant. Cette coaptation cognitive « repose sur diverses techniques d’argumentation à l’instar de celles utilisées en rhétorique, dans la démarche commerciale ou en politique ». Rappelons que dès Aristote, la rhétorique est pensée comme l’art de susciter des affects chez l’allocutaire. Pour Sauvayre, l’assurance et la crédibilité du coapteur sont justement des moteurs de la persuasion. In fine, le gourou ne fait que donner consistance à la toute-puissance que l’adepte lui prête sous transfert.

Dans son article « Sectes et manipulation(s) mentale(s) », le psychiatre et psychanalyste Samuel Lepastier note que le groupe ne se réunit pas autour d’une divinité dans le ciel, mais d’un homme de qui l’on attend qu’il soit à la hauteur du divin. Or, le gourou ne pouvant assumer la perfection qu'on lui prête, va récrire l’histoire et la scène primitive de chacun : « l’adepte est dépouillé de son passé », le gourou « rend caduque toutes les obligations antérieures » et mène de véritables « attaques contre les liens familiaux ».

Dans les services de psychiatrie, il y a un nombre sans doute important d’hommes et de femmes qui auraient pu instituer un discours sectaire s’ils n’avaient pas été pris en charge par les unités de santé mentale.

La thèse de doctorat de Thierry Lamote prend la forme d’une biographie psychanalytique de Lafayette Ron Hubbard, le fondateur de l’Église de Scientologie. En décortiquant les grands chapitres de la vie de ce self-made man ainsi que son œuvre littéraire, l’auteur reconstruit pas à pas, depuis ce qu’il est possible de savoir de son enfance puis de sa vie de jeune adulte, les motifs de la folie de l’homme Hubbard et la logique de son délire. L’établissement de l’Église de Scientologie et des pratiques psychothérapiques de la Dianétique y sont envisagés comme « tentative de guérison », permettant à Hubbard de se trouver une place dans le monde. Cette thèse aborde la question sous l’angle du « déficit de sens constitutif de la condition humaine. » En effet, en rejoignant la Scientologie, les adeptes pénètrent « un système de pensée robuste, dont la surcharge de signifiants injecte sens, ordre, et même débordement affectif dans une réalité en elle-même froide et désordonnée. »

Toute l’organisation est pensée en termes d’efficacité au vue de l’impératif de Survie. L’organisation scientologue dans son ensemble paraît avoir pour vocation son propre entretien, sa propre vitalité auto-alimentée. S’agit-il alors d’une foule avec meneur ou d’une foule sans meneur ? La figure d’Hubbard, aussi lointaine soit-elle, fait toujours l’objet d’une idéalisation religieuse, on le cite, on raconte ses hauts faits… Mais simultanément, le fondateur de la Scientologie semble s’être constamment décalé et retiré de la place d’exception de son dispositif en se mettant au service de son bon fonctionnement, à l’huilage des rouages technico-administratifs. À dire vrai, elle n’est ni avec meneur, ni sans. Peut-être conviendrait-il mieux de dire que la Scientologie est une foule avec un meneur qui ne mène pas. Et si ce dispositif est totalitaire, c’est dans la mesure où son idéologie est diffuse à tous les niveaux et les traces de son énonciation sont absolument invisibles, dans la mesure où même Hubbard y obéit.

En 2010, deux procès d’assise ont eu pour tâche de rendre justice dans une affaire impliquant une petite secte de Midi-Pyrénées. Robert Le Dinh, fondateur de cette secte, est celui qui se fait appeler « Tang » et qui dit avoir reçu un message divin du Christ faisant de lui « le troisième messie ». Arthur Mary, dans une thèse sur le discours sectaires soutenue en 2013, rend sensible combien au cœur de ces procès, travaille la productivité délirante de Lé-Dinh et travaille la culture.

Tang semble subir tranquillement les événements. L’histoire qu’il raconte, il l’a vécu parce qu’elle se présentait à lui, il n’avait qu’à suivre un destin auquel le Christ le soumettait : « On veut me faire dire ». « Chaque fois que j’ai été approché par des individus, j’ai attendu qu’on me propose », « j’ai toujours été très demandé », « un groupe s’est formé autour de moi », « elle [Elsa] m’a dit que j’étais le grand Monarque », « je n’ai pas à me faire connaître, mais à suivre le mode de vie que me demande le Christ », « je me suis retrouvé conseil en bâtiment », « Madame L. ayant eu une vision, m’a dit que j’étais le Roi. Moi, ça ne me dérangeait pas », « Une fois que [Monsieur L.] a réussi à me faire dire ce qu’il avait en tête, il en jouit ». Cette attitude passive se réalise et se déploie dans différents champs de son existence, sous-tendu toujours par le fait que sa passivité est en miroir d’un intérêt de l’Autre pour lui, Tang. Le monde s’intéresse à Tang, le regarde et lui fait signe : « Quand une feuille tombe d’un arbre, c’est un signe. Quand un chien traverse la rue… Tiens, que vous soyez habillé comme ça plutôt que comme ça, je crois que ça veut dire quelque chose… » dit-il au juge.

Tang est un prophète qui connaît le sens des rêves : il dit à Elsa L. qu’elle a rêvé qu’il était l’identique d’Elie et Moïse, soit qu’il est un prophète. Il est donc en mesure de lui rendre le contenu effacé et le sens de son rêve, et cetera… . Autrement dit, ce rêve « interprété » par Tang contient sa propre clé d’interprétation autorisée, à savoir que Tang est le bon interprète. Nous reconnaissons le discours auto-impliqué entendu plus haut de la bouche de Lé-Dinh, centré sur qui se désigne désignant. Dans la mesure où Tang est parlé par les autres, plus qu’il ne parle lui-même, le témoignage des témoins à décharge ( les adeptes ) continue, assure, établisse, le discours de Tang, ils font partie de son « discours permanent ».

On peut parler de position sectaire dans le cas où le groupe se replie sur une idée, des images, lorsqu'il appelle à la fermeture imaginaire et à l'intolérance. Cette position s'entretient par une disqualification de tout ce qui n'est pas la bonne pensée ou le bon sens. Elle n'implique pas nécessairement un mépris du droit et des codes sociaux.

La secte « sectaire » se constitue dans un mouvement de concurrence face à l’Église ou à l’État dans un désir de s'arranger avec la loi ou la tradition. En se caractérisant par la religiosité, elle propose à l'homme de le débarrasser de cet écrasant fardeau qu'est la liberté. La secte « sectaire » fait de l’Église et de la société les figures du mal ou de l'erreur. Fondée sur la prétention à détenir les secrets de l'univers ou les clefs du paradis, elle appelle nécessairement à la désobéissance civile ou à la fuite. Ses règles et ses usages tiennent lieu de loi. L'idée même de la laïcité lui est intolérable : elle a le monopole de la vérité, le plus souvent confondu avec la connaissance.

Le sujet gouroutisé croit en l'immédiateté et ne renonce pas à une relation fusionnelle avec un Dieu de la jouissance ou avec le cosmos. Les communautés organisées par un principe de religiosité portent atteinte aux droits de l'homme au moment où elles se fixent dans une impasse sectaire. Lorsque l'insistance dans un univers de certitude se conjugue avec la réalisation de l'utopie, la santé psychique est gravement menacée.

Le désir de se protéger de l'imprévisible peut motiver un consentement au contrôle sectaire. Liée à une mésestime de soi et de l'autre, la crainte de l'Autre fait la fragilité du sujet : celui qui craint l'aventure personnelle est enclin à risquer la mésaventure sectaire. Une fois dans le groupe, le sujet ne connaît plus le doute ou l'anxiété : c'est un adepte qui n'a plus qu'à suivre docilement le chemin qui lui est montré.

L'adepte est le résultat d'une réduction idéologique. Il est la réalisation de l'idée de l'homme promue par le mentor. Il incarne l'image idéale défendue par le groupe. Pour faire du Un, il faut organiser, entretenir et sans cesse améliorer les systèmes de défense contre tous les autres. L'obligation de réaliser et de maintenir un rêve non viable oblige à l'isolation et à un contrôle incessant des corps, des relations et du temps. L'élimination des désirs implique un fonctionnement « comme si » . Rien n'est entrepris sans commande expresse et précise des meneurs : les conduites manquent pour le moins d'authenticité et de spontanéité.

Celui qui est soucieux de la loi n'a pas besoin des repères dérisoires offerts par le groupe. Il n'a pas de respect pour un gourou qui fait sa loi et il pressent les dangers ou les inconvénients du fonctionnement sectaire. La bulle utopique est un lieu de nulle part qui propose un présent sans futur et sans passé à l'adepte. L'avenir de cette plate-forme ou de ce temple utopique est garanti par des êtres qui lui sacrifient leur existence. La prospérité et le développement de ces sectes utopiques est trompeuse : leur réussite s'obtient au détriment de la santé de l'adepte. La réalisation du « meilleur des mondes » sectaire se fonde sur une apologie de l'auto-fondation ou de l'intégrisme.

L'instauration de la bulle utopique à visée unificatrice nécessite un contrôle permanent des faits et gestes des adeptes. Pris au piège de la tentation, l'adepte fait allégeance totale au guide censé lui offrir l'impossible. Cette soumission mise au service de la réalisation utopique est définitive : elle nécessite un renoncement à son propre fonctionnement psychique et à la pudeur. L'élaboration de l'intime est bafouée car elle fait obstacle au bien commun et à la perfection. Dans ces groupes, le respect du secret et du sujet est une entrave à l'autonomie. Pour atteindre le Graal, l'adepte doit obéir à des règles et à des mots devenus choses : ce sont les piliers de ce monde privé de subjectivité ou de cet univers incurable.

La résistance de l'adepte est empêchée par les pratiques visant à éliminer ce qui lui reste d'estime de soi. Unification, union, élimination des différences sont les mots d'ordre de cette société arrêtée et coincée à l'écart de la vie. Le désir d'unification implique un entretien de la rivalité qui est une des formes manifestes de la pulsion de mort. Les mentors ont besoin du groupe pour étayer leur narcissisme. L'unification entraîne une juxtaposition d'adeptes privés de leur division subjective, de leurs normes et de leur histoire. L'entretien de la religiosité crée un vécu de rivalité destructeur : le lien entre élus se tisse dans la concurrence contre les autres et dans le rejet de l'altérité. Sa solidité exclut toute solidarité entre membres.

Dans la secte « sectaire », l'aspiration à la fusion, d'immédiateté et de retour à un paradis originel implique une pulsion de mort qui abolit le manque ou la perte. Quand l'altérité est supprimée, subsiste un monde arrêté à la signification et réglé par des incantations et des mots magiques. Il suffit à l'adepte de se rappeler les mots du gourou ou les mots de Dieu pour se sentir atteint au plus profond de son être. La Chose prononcée fait fonction de sortilège. Elle opère un charme qui paralyse le corps et la pensée.

Les objets du contrôle sont logiquement tous ceux qui font violence au mentor ou qui attaquent son narcissisme. Le groupe soutien le gourou tant qu'il est conforme à son attente ou à ses fantasmes. L'entretien d'une complémentarité illusoire nécessite une activité à plein temps. Le contrôle sectaire implique un travail ou une pratique visant l'acquisition d'un savoir-vivre et communiquer dans le groupe. Il vise à créer une unité artificielle fondée sur un refus de l'hétérogénéité.

L'unification et le consentement du sujet à son effacement implique un contrôle permanent. Ce contrôle sert à remplacer les choix subjectifs, à discipliner les corps, à éliminer ou à maîtriser les relations duelles. Nous avons évoqué en amont qu'il s'exerce par exemple sur le temps, sur la nourriture, sur la sexualité... . Il sert à enrayer toute velléité d'indépendance et à éradiquer les positions égoïstes. Ce contrôle vise à produire des individus soumis au moi-idéal du gourou ou des leaders.

Le contrôle cultive l'individualisme, au sens où l'attaque de l'indépendance de l'être réduit l'autre à une entité ou à un objet défini par le groupe. Le contrôle supplée à une irresponsabilité consécutive à l'annulation du sujet. L'entretien de la structure narcissique d'autorité se fonde sur un refus du bloc constitué par tous les autres. Dans l'espace sectaire, le contrôle n'est pas un garde-fou mails il est imposé par la nécessité de préserver le rêve impossible et l'unité sans cesse menacée. L'adhésion à des révélations certifiées exacts exclut désir et projet. Dans de telles communautés, le contrôle règle l'intime pour le conformer ou le mouler au modèle idéal. Dans certains groupes, ce qui est bien un jour, peut être mal le lendemain.

Ces êtres puissants ou représentants d'un Dieu irritable ne supportent pas ceux qui mettent le groupe en danger. Le gourou appuie son contrôle sur la dépendance active de ceux qui attendent un résultat et mettent tout leur espoir dans ce sauveur.

Pour un individu convaincu des bienfaits du travail sectaire, la vie en secte, aussi aliénante et aussi cauchemardesque soit-elle, reste plus séduisante que la vie en milieu ouvert. Les paillettes, les rites, la vocation d'initié, les combats sacrés opèrent une fascination qui contrastent avec le gris du béton, la contrainte des horaires et du travail. La résistance à la robotisation exaspère les gourous.

A travers les pratiques de croyance, la secte se caractérise par une obsession permanente de la monstration : le stuc et le décor ne sont pas une fantaisie dont on peut rire ou sourire. Ils sont des signes de la réalisation du rêve et ne renvoient à rien. L'habillement, la nourriture et la sexualité sont autant de mises en scène visant à présentifier l'utopie : le signe est la chose réalisée. Ces pratiques sectaires résultent de l'intégration d'éléments composites glanés ça et là au gré des révélations du gourou ou du guide religieux.

La pratique du groupe sectaire n'est fondée sur aucun choix concerté et partagé. La vie au pays de l'illusion crée une sorte d'accoutumance à l'agitation et organise un système défensif qui empêche d'apprécier la douceur de vivre et les ambiances paisibles. Dans le monde utopique, le déplacement d'intérêt de l'intimité corporelle au corps groupal produit une sorte d'anesthésie affective. Dans la secte utopique, les mots n'expriment pas une réalité partageable, mais ils construisent ou modélisent l'utopie.

Codes, rites et mots sectaires sont les pierres angulaires de l'édifice utopique : ils sont les moyens de faire exister l'illusion. Privé d'aventures, l'individu, sans vie intime, se sent vivre quand tout s'agite et quand le groupe lui donne des missions. La vie hors-sens, régi par le principe de plaisir ne procurent pas de joies. Elle est faite de sensations excessives qui provoquent l'épuisement. La vie dans la bulle utopique exige le sacrifice de l'expérience personnelle : le règne de la pulsion de mort interdit l'aventure ou l'exploration.

C'est l'individu qui se fait objet du rêve du gourou ou du bon dieu. Convaincu que le Maître est l'image extrême de lui-même, le bon adepte est ligoté par un Surmoi tyrannique ou pathologique. L'autocorrection de ses perceptions et son alignement sur les percepts communs signent la suppression de sa division subjective.

La perte d'estime de soi va de pair avec une surestimation des possibilités de la communauté et du gourou. L'adepte initié ne réagit plus car il s'est défait d'une identité sociale incompatible avec sa réalisation au sein du groupe. L'absence de lien entre le mot et l'émotion les réduits à l'autosuggestion : ils font comme s'ils étaient heureux. La simulation est consciente quand l'adepte se rebelle contre le gourou.

Dans la bulle utopique, la conduite décalée par rapport au principe de réalité résulte du rêve d'harmonie et de lien avec la pulsion de mort. Selon les témoignages d'ex-adeptes, le statut de l'adepte renvoie à celui d'objet parlant ou de mort vivant. L'adepte oscille entre le tout et le rien. Quand il se consacre totalement à la cause utopique, il se prend pour un saint car il correspond au moi-idéal du groupe. L'exigence de ferveur est particulièrement écrasante. L'image de l'adepte est totalement dépendante de celle du groupe. Dans toutes les sectes, la pudeur est une inhibition, la démarche intellectuelle est un obstacle à la compréhension de l'univers et à la communication avec l'au-delà. L'impudeur est une transparence indispensable, l'estime de soi est égoïsme diabolique.

Le vécu de l'adepte se résume aux mots généreusement prodigués par le bon groupe. Dans ce monde à deux dimensions, la vie d'initiés sectaires se résume à un combat sacré ou à une défense active contre l'altérité qui prend figure de complot. Ce qui peut apparaître un doux délire fait partie de la mission sacrée. Le renforcement des lignes de démarcation est le signe ostensible de la fonction de l'utopie : l'utopie est l'existence même du gourou. Le désir d'unification et la certitude de détenir un secret vont de pair avec une crainte permanente de ceux du dehors.

Le culte du « saint mot » induit une lecture particulière de tous les gestes et conduites. Cette oppression du mot est caractéristique des sectes religionistes : l'endoctrinement nécessite une allégeance à la signification sacrée ou à une lecture littérale. Exit le sujet de l'énonciation : disjoint du vécu émotionnel, le mot prescrit trahit l'expérience indicible. Au lieu de jouer le rôle de médiateur, le mot donné par le groupe se substitue à l'émotion interdite pour faire croire au sujet qu'il est en pleine possession de ses moyens. L'accès au bon mot le rassure sur sa vigilance et sa performance psychique. Alors qu'il est persuadé de bien exprimer sa pensée et ses sentiments, il est en fait totalement aliéné à un vocabulaire d'emprunt. Le langage codé n'est pas un simple ersatz de la langue maternelle. Il vise à susciter l'illusion utopique au plan scientifique, cosmique, écologique, médical, spirituel... . En soutenant l'émotion groupale, les messages codés créent un univers éthéré à l'abri des soucis du monde.

La sacralisation de la toute-puissance va de pair avec un effort permanent pour éradiquer la névrose qui bloque l'accès à une jouissance interdite. Au contraire des adeptes religionistes, les adeptes spiritualistes sont invités à se défaire d'un Surmoi cause de toutes les frustrations, pour se soumettre à la loi du gourou. Le péché et l’injonction à l'humilité sont remplacés ici par la pollution et l'invitation à la concurrence. L'adepte coincé en impasse spiritualiste est appelé à être un homme nouveau. Le paradigme de la réussite est d'être un refondateur, c'est à dire un être sans attache et sans limite.

Les codes contribuent au déchaînement utopique et à la dénégation des frontières entre la mort et la vie : les corps sont considérés comme des objets qui entravent l'accès à une vérité suprême ou à un au-delà merveilleux. Pendant que le maître reconstruit entièrement son adepte, le nouvel initié se félicite d'avoir rencontré le Maître du savoir. L'adepte nous apprend que l'imagination crée l'objet, que le fantasme du Maître peut être intériorisé et figuré par celui qui en adopte les codes.

Dans son intention, l'utopie spiritualiste est annulation de la filiation et élimination des bibliothèques, des noms, des règles, et de tous les archives intériorisées qui permettent à un sujet d'exister en son nom propre. Pour les adeptes, la transparence d'une vérité sans faille ne prête pas à conséquence et ça peut être l'occasion d'une découverte essentielle. Ils sont prêts à accorder crédit aux mentors qui remettent en question leur passé et leur existence. Ça leur parle !

Comme Ron Hubbard, tous les gourous spiritualistes sont convaincus que le problème de l'homme, c'est l'homme. Higoumènes ou gourous spiritualistes ne comptent pas leurs efforts pour libérer l'homme de lui-même. Au niveau de l’Église de scientologie, chaque individu est amené, dans ce système social, à tenir la place d’idéal du Moi des autres membres, puis de lui-même. Or, il ne s’agit pas d’un idéal du Moi qui interdirait une satisfaction totale, mais au contraire qui la promeut, qui invite surmoïquement à réaliser la toute-puissance infantile.


- Étrange familiarité du langage sectaire

Dans une certaine mesure, les sectes disent quelques choses de l’état du lien social auquel elles tentent de fuir. Le politologue Paul Ariès l’affirmait déjà en 1998 quand il titrait son livre : « La Scientologie, laboratoire du futur ? » On passerait à côté de la créativité délirante de Ron Hubbard à trop se focaliser sur les techniques d’emprise qui sont peut-être moins l’apanage de la Scientologie que de notre modernité. Au fond, la Scientologie donne la mesure de ce qu’est une secte de la modernité néolibérale, usant de procédés marketing, de techniques de management défendant les mêmes valeurs d’autonomie, de liberté d’agir, etc.

Les spécificités de nos sectes contemporaines sont isomorphes aux grandes coordonnées culturelles du nouveau monde. Elles en sont comme le laboratoire. Les entreprises sectaires empruntent à la science la forme de son discours, souvent sans rien conserver de ses méthodes ou de sa rigueur. Il semblerait que le coût de notre individualisme consiste dans la multiplication de dispositifs et de techniques de maîtrise de soi, à tel point que la demande adressée au psychologue puisse fréquemment se formuler ainsi : « aidez-moi à me gérer ».

Chaque époque est ordonnée par un discours prédominant. Que pourrait-on dire de notre « hypermodernité » ? Elle est individualiste et élève un certain nombre de traits culturels au rang de valeurs morales : utilitarisme ( rendement et efficacité ), matérialisme physicaliste ( l’être humain est un animal social comme un autre, réductible à ses déterminants biopsychosociaux), ainsi qu’un impératif de jouissance généralisée ( il faut tirer le plus possible un bénéfice plaisant de l’existence ). C'est le règne de l'homo œconomicus.

Parler des sectes aujourd’hui exige de réinscrire ce phénomène social sur le discours dominant : la « Je-cratie », un discours où chacun se fait maître. Contrairement à la foule réunit autour d’un leader commun, d’un grand homme, chaque membre de la foule est désormais appelé à être son propre leader. Mais, ce n’est pas parce que chacun se construit comme leader de soi-même que tous ne sont pas soumis à un seul et même impératif, celui de l' « idéologie du marché ».

le gouvernement scientologue de soi et des autres consiste en la pratique systématisée de la réalisation quasi-hallucinatoire et collectivement consistante de désirs infantiles archaïques. Le Scientologue est l’unité élémentaire de cette organisation, auto-entrepreneur de son mental par des techniques de production de soi qui l’invite à réaliser son plein potentiel en donnant plein crédit à ses désirs, représentations mentales et fantasmes, en les reconnaissant tous comme conformes à la réalité. D’une certaine manière, ce que la Scientologie fait à un niveau collectif, chacun est appelé à le faire à un niveau individuel. « Devenez vous-même », tel est l’impératif éthique diffusé à chaque étage de cette foule. Ce système social est alors récursivement axiomatisable mentalement par chacun, et évolue dans ses propres autoréférences et auto-implications, dans sa propre réalité autoproduite.

Parallèlement à la grande machinerie collective qu’est cette Église, chaque individu, chaque élément de ce dispositif auto-productif est appelé à se produire lui-même de façon autonome aux moyens de techniques spécifiques, et en particulier des techniques psychothérapiques propres à la Scientologie : la Dianétique. (que l’on peut rapprocher d’un état de transe hypnotique légère, bien qu’Hubbard s’en défende) Le collectif scientologue est réuni dans le discours d’un Père tout-puissant qui n’a jamais été tué et ne meurt jamais. Hubbard, réincarnation de Bouddha, inventeur de la Dianétique, auto-thérapeute, reconstructeur de la réalité et libérateur de la mort : « la Mort n'est rien pour nous ».

Le discours scientologue est articulé autour d'une logique imparable : « Puissiez-vous ne plus jamais être le même ! », « Libérez cette force qui est en vous. » ( « La dianétique », première de couverture ). Nous sommes appelés à un abandon confiant entre les mains des scientologues. C'est la condition expresse pour réaliser nos rêves de maîtrise. Nous devons oser ce que nous aurions dû être. Ron Hubbard nous expose son savoir sur « le fonctionnement du mental de l'homme ». Il se fonde sur des « preuves scientifiques inébranlables ». « La dianétique est une science aussi précise que la physique et la chimie. Ses lois ne doivent admettre aucune exception à la règle. » Elle nous apprend que « le principe dynamique de l'existence est la survie », que « le but absolu de la survie est l'immortalité » et que « la récompense d'une activité de survie est le plaisir. » Il faut donc se débarrasser de tout ce qui n'est pas « pro-survie ».

Cette science du mental est totalement opérationnelle. Elle permet de répondre à la question essentielle : « quel est le but de la pensée ? » Ron Hubbard ne nous rend pas compte des protocoles expérimentaux qui lui permettent d'affirmer que la pensée doit être efficace ou qu'elle ne doit pas être. « Pour qu'une calculatrice fournisse des réponses sensées, il faut qu'elle soit autodéterminée […] la survie est impossible sans réponse juste. » ( « La dianétique », p. 183 ) « La dianétique réveille les gens, elle est le contraire de l'hypnotisme, lequel les endort. » ( « La dianétique », p. 231 ). Il lui faut revivre son souvenir, s'écarter de l'influence de ses proches et de sa famille, repérer la nocivité des mots reçu en héritage au motif qu'ils aberrent le sujet, s’offrir de nouveaux mots manipulables à merci. C'est cher, mais c'est le seul moyen de réussir dans la vie. Ron Hubbard ne croit pas en l'homme, il le connaît : il sait absolument et définitivement qui il est.

Comme le dit son inventeur, la dianétique est d'une simplicité enfantine. Ça marche quand le code est respecté car le mental analytique ( « le bon, le fort, l'efficace, le déterminé » ) veut en finir avec le mental réactif ( « le mauvais, le faible, le nul, le crétin » ). Le vocabulaire du créateur de la dianétique emprunte à la langue militaire et au langage informatique. Il parle de cible, de mission, de banque de données à faire sauter. Sa vision du monde est celle d'un battant et d'un auteur de science-fiction qui ne supporte pas les fantaisies psychiques. Son idéalisation des raisonnements scientifiques et son mépris pour le mental réactif pourraient peut-être expliquer sa haines de l'équivoque des mots. Rien ne lui est plus intolérable que le renoncement à l'autodétermination.

Ron Hubbard accuse les parents de ne pas savoir se comporter intelligemment, d'accepter bêtement les commandements de leurs engrammes ( traces mémorielles enregistrées dans le cerveau ) et de perpétuer l'aberration humaine par une soumission à la langue maternelle. Au nom de la performance scientifique, il justifie tout et surtout la suppression des singularités. Celui qui ne partage pas ses convictions ou qui sort des rangs est dénoncé. C'est au nom d'un appel au réveil que Ron Hubbard se donne les moyens d'endormir toute vigilance. L'invitation à la toute-puissance, à la libération totale au nom de la coopération à la science est un moyen d'anesthésier la pensée et la vigilance. Pensé sur le modèle de l'ordinateur au nom d'une même quête d'efficacité : « l'homme est un ensemble de cellules qui cherchent à survivre et uniquement à survivre. » ( La dianétique, p.78-79 ) Pour Ron Hubbard, l'homme idéal est un calculateur, un détective, un fin limier qui ne se laisse pas prendre au piège grossier de la pensée émanent de son mental réactif : « Le mental réactif se sert des engrammes pour penser. » ( La dianétique, p.79 )

L'homme tout puissant et immortel n'est-il pas une figure de Dieu ? La thérapie dianétique ne cherche pas à relancer le désir mais bien à l'abolir. Celui qui interdit d'interdire et de punir est dans ce cas le gourou sectaire par excellence : celui qui choisit de faire des esclaves heureux. Les individus doivent obéir au dogme de la Scientologie censé leur offrir un délestage total. Toute résistance est condamnable. Ron Hubbard a besoin de toute-puissance : en cherchant à « autonomiser » son prochain, à le libérer de toute « compassion imbécile », il se met au-dessus de la loi des hommes et l’aliène le plus discrètement possible. L'idée qu'on se fait de l'homme et de son bien induit plus ou moins directement ses comportements : l'erreur serait de faire valoir ses effets pour valider la thèse de départ. Le thérapeute dianétique ne fait aucune découverte : il réduit le sujet à l'idée qu'il s'en fait. Le projet avoué de Ron Hubbard est de transformer les hommes libres en « esclaves heureux », selon les propres termes du fondateur de la Scientologie.

Tout sujet, parce qu’il est sujet du langage, est pris dans le trauma constitutif de n’être pas tout dans le langage, de n’y être que représenté. Tout compte fait, il n’y a d’aliénation sectaire qu’au langage. La secte moderne comme réponse au malaise dans la culture viserait le recouvrement du trauma, à tout prix. Tout discours ne peut s’affranchir du trauma qui le constitue et l’institue. Ce n’est qu’au moyen d’une désymbolisation et d’un recouvrement du réel par l’imaginaire que peut se penser un discours qui ne serait pas du trauma. Le fantasme de l'éradication prochaine du trauma comme tentative d’éradiquer, au moins imaginairement, la faille où nous maintient le fait de parler, s’actualise dans le lien social sectaire. En s'affranchissant définitivement du trauma, plutôt que de faire avec, la secte entend offrir une satisfaction à ses sujets, telle qu’ils seront libérés du manque. C’est alors tout un arsenal thérapeutique qui se développe et l’on assiste aux aménagements qui s’inventent pour s’affranchir de ce qui limite la satisfaction totale du fait notre introduction à ce bain de langage.

Ce « discours » qui ne serait pas du trauma langagier aurait ceci de particulier qu’il ne reconnaîtrait aucun Autre ni aucune différenciation, mais juste quelque chose « d’autre » qui se donne pour rigoureusement du Même. Pour le dire autrement, un collectif sectaire se réunirait autour d’un discours qui ne serait tendanciellement que du virtuel. Le sens ne compte pas tant que de maintenir ce « quelque chose » d’archaïque et d’indistinct dans la langue doctrinale. La novlangue est un usage anti-social du langage.

Le discours de la secte se détermine justement de délivrer au Moi un objet conçu pour le compléter, pour éloigner le sujet du désir au profit de la pure satisfaction : le même objet pour tous, produit par un ensemble de techniques standardisées. Cet objet sectaire, qui se décline sous forme de consommables (spirituels, rituels, objets de culte, heures de prédication, titres au sein du groupe etc.), comporte structurellement la dimension atraumatique du discours qui le produit. L’identification au fondateur en passe dans le discours par ce consommable, par cette introjection. Non seulement l’identification du Moi s’y réalise, mais en plus, en adaptant l’individu à un discours atraumatique, l’identification sectaire pourrait bien se doubler d’un renforcement sous-jacent contre le sujet.

Hubbard, par son enseignement et par la psychothérapie qu’il invente, ouvre les portes d’une libération de ce parasitage inquiétant et étrange par d’« intimes Aliens ». Hubbard est le locuteur d'un discours atraumatique entrainant une chute des limites de la réalité pour les sujets gouroutisés : selon les témoignages du magazine de la scientologie, on retrouve un « rien n’est impossible » faisant écho à la structure du slogan publicitaire. La Scientologie voit son fondateur comme un être surnaturel, réincarnation bouddhique, qui a su technoscientifiquement échapper à la Mort. Le travail sur les mots que les rituels scientologues proposent, pratique de mantras visant à désubstantialiser le langage, à le priver de son équivoque intrinsèque est au service d’une mise en échec de la propriété langagière de tuer la chose qu’elle désigne. Hubbard empêche donc thérapeutiquement sa propre mort d’être Mort symbolique : s’il est mort, ce n’est que virtuellement.

Le christ jéhovique est un personnage de récit, dont la parole est réduite au seul énoncé, un « grand enseignant » qui promet une jouissance sans borne à la façon d’un « coach en vie éternelle ». Le jéhovisme ayant évacué la portée symbolique des témoignages de foi, ce qui ne peut s’inscrire dans l’équivoque vient se jouer dans une bureaucratie réelle, efficace et rationnelle (que les jugements anonymes et sans appel de la Watchtower illustrent, de même que les réécritures et les censures des textes plus anciens).

Toute fiction, tout grand récit qui organise un collectif de sujets parlants est susceptible d’être débarrassé pragmatiquement de sa portée symbolique et d’être réduit à sa dimension seulement imaginaire, si ce n’est pas à sa matérialité phonatoire. Il existe un certain usage non-langagier de la langue qu'Arthur Mary indexe sous le terme de « fixion ». Cette fixion d’un lien social utopique ne fait tenir ensemble ses récitants qu’à exiger une parfaite répétition de sa lettre, c’est-à-dire sans que ne vienne s’immiscer quelque dérapage dû à l'équivocité propre au langage humain. Nous définirons alors la fixion comme l’usage pragmatique et non-dialectique du récit qui ne fournit plus le moyen aux sujets de se dire. Autrement dit, la fixion sectaire est le texte qui ne s’embarrasse plus d’être parlé. Cet usage, pour anti-social qu'il soit, semble néanmoins faire tenir ensemble des adeptes.

Le discours utopique se donne comme guéri du trauma langagier : il ne connaît pas le temps, ni la mort, ni aucune limitation. La fixion sectaire emprunte au rêve son merveilleux. L’état hypnoïde de certains adeptes est propice à cette croyance mythique qui se présente comme une certitude qui n’engage pas le sujet. Être dans la secte, c’est être retourné au temps du mythe où ce n’est plus alors le langage qui tient ensemble les sujets, mais une langue singulièrement nouvelle qui prend la communication animale ou informatique pour idéal. Tout se passe comme si les « jeux de langage » qui s’y déploient avaient pour effet la répression de la fonction d'auteur, en sorte que les adeptes y perdraient leur autorité langagière de dire et narrer certaines choses et de certaines façons.

Les transformations culturelles ne sont pas non plus sans effet sur la fonction de narrer. L'hypermodernité est marquée par une « fin des grands récits » modernes en tant qu’ils faisaient état de l’histoire humaine comme d’un cheminement vers l’émancipation. A dire vrai, force est de constater qu’aujourd’hui, les « nouveaux mythes » renvoient bien à une émancipation, mais seulement dans la mesure où c’est précisément un affranchissement du mythique qui est visé.

Un récit qui échappe aux usages sectaires et aux façons d’y raconter, assume en partie d’être un récit malheureux qui supporte son impuissance à obtenir les effets souhaités. Car c’est dans l’inefficacité patente du récit à mobiliser l’autre comme le souhaiterait son auteur que s’ouvre la marge de risque que s’adresser à cet autre implique en lui reconnaissant sa liberté de s’affecter selon un régime qui lui est propre. Les grands récits de la modernité remplissaient le rôle d’organisateur du lien social : les mythes fondateurs des sociétés permettent la cohésion du collectif et légitiment la limitation des jouissances individuelles.

En revanche, le récit postmoderne exige l’« objectivité vraie », lue avec un œil objectif et en appliquant une pensée rationnelle. Le seul discours recevable dans la postmodernité est donc celui qui aura su évacuer son sujet. Le paradigme de cette nouvelle organisation du social pourrait bien être l’Église de Scientologie où le groupe se réunit autour d’un récit désubjectivisé ( il n’y a plus l’intervention de l’arbitraire, du Tiers ) d’allure scientifique où s’énonce un raisonnement pseudo-logique permettant que la croyance et la contingence qu’elle inaugure fassent place à la certitude. Autrement dit, un récit de l’histoire humaine qui voudrait que nous soyons justement à la fin de cette histoire, par l'éradication de la mort et la sexualité grâce à la technique.

En tant qu’objet culturel, le récit est soumis aux transformations culturelles et les illustre. Un aspect particulier qui pourrait caractériser notre société serait l’utilitarisme qui y est à l’œuvre selon la réflexion que mène Christian Salmon concernant le storytelling. En effet, dans des domaines allant de la communication politique à la psychothérapie et au management d’entreprise, le récit trouve son utilité dans les effets qu’il produit chez celui qui le reçoit. L’ironie cynique que soulève Christian Salmon réside dans le fait que le destinataire est tout à fait au courant que le récit est mensonger et n’a qu’une visée intéressée et efficace. Tout se passe comme si le récit efficace de la postmodernité tentait d’échapper à la part de trahison qu’implique toute énonciation : la société postmoderne diagnostiquera la distance entre l’énoncé et l’énonciation comme relevant du pathologique et ne situera la vérité que dans le seul énoncé objectif d’où la subjectivité aura été évacuée.

Le storytelling comme pratique langagière nécessite la maîtrise d’un savoir-faire technique, codifié et rationalisé et donc une maîtrise de soi et de sa propre énonciation telle que le dispositif qui se donne pour objectif d’induire chez l’auditeur des effets, exige d’être d’abord un dispositif de contrainte de soi. Si le concept de storytelling parvient à cerner un trait anthropologique de notre modernité, c’est dans la mesure où nous avons affaire à un dispositif de contrôle social qui assume ouvertement que la contrainte doit s’exercer autant sur l’autre que sur soi. Autrement dit, je ne peux espérer contraindre l’autre qu’au prix de mon autocontrainte volontaire. Ce dispositif indique un moment du processus social d’individualisation pour lequel raconter une histoire à quelqu’un est aussi l’occasion de se soumettre et de le soumettre à une pratique sociale codifiée. C’est inscrire davantage l’individu au cœur d’une société individualiste en exigeant de lui que la narration soit un moyen de normalisation de ses conduites et de celles des autres.

La croyance dans la toute-puissance de la science incite l'homme moderne à refuser ses limites et à revendiquer l'éradication de la maladie, de la vieillesse et de la mort. Dans son ouvrage « un Monde sans limite », Jean-Pierre Lebrun souligne le danger de la soumission à des « énoncés acéphales » quand l'homme oublie l'origine de la science. Il montre le transfert d'autorité du père à l'expert lorsque l'homme privilégie la cohérence du savoir. Le totalitarisme est inhérent au projet scientifique lui-même. La prétention de la science à faire échec à l'échec évacue la dimension de l'impossible. Le prestige accordé aux données scientifiques peut bloquer toute pensée et toute initiative personnelles. Dans cette perspective, le danger n'est pas la science mais la dépendance à une certitude ou à une figure de toute-puissance qui paralyse tout désir et fait régner la confusion.

Jean Pierre Le brun ne fait pas le procès de la science mais montre l'urgence à en reconnaître les dangers quand elle est mise en place de Dieu. Il fait la distinction entre le chercheur au service de la science, dans son laboratoire, et ceux qui ne paient pas le prix de la recherche mais l'utilisent comme caution de sérieux. Il établit une différence entre la science qui fait de « l'Un sans les autres » et la religion qui fait de « l'Un avec les autres ». Science et religion sont dangereuses lorsqu'elles sont utilisées l'une contre l'autre ou lorsque l'une répond à la place de l'autre.

Le lien sectaire vient en lieu et place d'une exhortation à l'ouverture et à la tolérance. Il se fonde sur l'annulation de la liberté et de l'altérité dans une tentative désespérée de faire barrage à l'angoisse suscité par l'absence ou la mort. L'ordre sectaire est l'ordre idéologique maintenu par culpabilisation, mise en concurrence de la science et de la religion, recours à des explications mythiques ou à des techniques visant à obturer les questions par des significations.

Dans le lien social actuel, le sujet tend à devenir le propre agent de son aliénation : le corollaire en est l’exigence d’un sujet qui serait hors trauma, non plus un sujet du manque, mais un sujet du besoin. L'illusion dominante est la croyance d'être à soi-même sa propre origine : le sujet ne peut pas ou ne veut pas reconnaître sa dépendance à l'Autre du langage qui le constitue. Par un retour sur lui-même, il croit pouvoir atteindre une vérité intérieure vierge ou pure de toute trace verbale. La conscience de soi serait évidence : il croit profondément à la transparence. Il s'agit d'une propension à se prendre pour Dieu ou à sacraliser la nature. Il suppose l'espoir fou de partager un jour les secrets réservés aux grands initiés. La quête hédoniste ou recherche de satisfaction immédiate organise l'existence : le but est d'obtenir toujours plus au moindre prix.

Le lien sectaire fondé sur le spiritualisme s'entretient par la croyance dans des discours cohérents mais irresponsables. Cette position n'est-elle pas encouragée par une fascination certaine pour la science ? Intolérants à la dimension de ratage inhérente à la condition humaine, certains demandent à la science de supprimer ou de compenser les défaillances au fondement de l'humanité. Le sujet las d'une existence bornée a toutes les chances de se laisser fasciner par les magiciens qui se prennent pour des chefs spirituels. Convaincus d'être des bienfaiteurs de l'humanité, ils n'ont pas de mal à persuader ceux qui n'ont pas renoncé au « père-Noël ».

René Kaës souligne la réticence de l'individu à repérer l'influence idéologique dans ses choix et sa conception du monde. Il définit l'idéologie comme une allégeance de l'homme à l'idée, à l'idéal et à l'idole. Pour lui, tout concept produit de l'idole dans la mesure où il est lié à une représentation imaginaire. A ce titre, la raison humaine et la rationalité ne sont pas des données pures, mais dépendent d'un principe de valorisation. Caractérisée par sa fonction d'illusion, l'idéologie est également reconnue dans son rôle de soutien et de guide pour l'homme : personne ne peut prétendre à l'objectivité, chacun est invité à construire son propre point de vue. Au service de l'idéologie, le mot n'aide pas à concevoir mais à détourner le sujet des problèmes essentiels. Il fait partie du décorum fascinant et paralysant. Un tel usage du mot élimine tout espace de réflexion. Le langage codé contribue à la catastrophe en expulsant les derniers repères culturels nécessaires au soutien de l'énonciation. Dans toutes les sectes « sectaires », la prétention d'un savoir psychologique et la mise en théorie de l'humain efface le sujet. Les événements et les hommes sont réduits à l'état d'objets prévisibles. Ils sont saisis au travers du modèle.

Une vision binaire du monde incline à penser en terme de valable et de non valable, de normal et de pathologique, de liberté et d'aliénation. Dans cette perspective déterministe, la manipulation mentale est liée à la croyance en une sorte de possession diabolique inexorable : le destin du groupe serait déterminé par l'identification du gourou à un démon qui le posséderait. Logiquement, parmi ceux qui partagent cette vision dualiste, certains proposent à l'homme moderne un généreux contrôle qui le libérera de cette source de pollution. Si la famille n'est pas toujours identifié au diable, la cause du mal ou de la maladie lui est souvent imputée. La logique est toujours la même : « si le sujet ne va pas fort, c'est qu'il a été malmené ou maltraité. » Le groupe coercitif propose de réparer les dégâts dus à un traumatisme originaire. La solution est de le protéger dans un groupe à l'abri de la méchanceté et des bourreaux.

Selon Thierry Lamote, nous ne sommes plus face à une foule conventionnelle, telle que Freud a pu en rendre compte en étudiant l’Église et l’armée. En prenant l'exemple du paradigme de la scientologie, le groupe n’est plus à proprement parlé dirigée par un meneur mais par un principe totalement anonyme : le principe de Survie. En soumettant toutes les procédures à ce principe par la mise en place d'une machinerie bureaucratique et administrative lavée des traces de son énonciation, Hubbard met sur pied une Organisation dont il fait la théorie : sur le modèle de la chaîne de montage, « les choses entrent dans une organisation, subissent un changement et sortent d’une organisation », écrit Hubbard. In fine, Hubbard n’est plus lui-même qu’un élément de cette chaîne de production, réalisant lui-même les tâches nécessaires à son bon fonctionnement. L’organisation peut enfin fonctionner librement, indépendamment de son fondateur dont elle a pris son indépendance. En faisant le parallèle entre la structure organisationnelle de la secte d’Hubbard et la structure social toujours davantage en réseau organisée depuis le libéralisme culturel, Lamote repère l'institution d'un lien social où le tiers, l'autorité hétéronome, semble avoir disparue.

La tentative de réaliser l'autonomie de l'homme s'explique par une duperie essentielle. La mise en évidence d'un marché de dupes rappelle les risques inhérents à une confusion des langues quand le futur adepte n'a pas pu formuler les raisons de son malaise. La secte « sectaire » utopique se prépare dans les mouvements qui répondent à la demande des consommateurs modernes et certains mouvements d’Église. Le fantasme de complétude et le vœu de toute-puissance font la docilité du pantin, prêt à tout pour communiquer avec les extraterrestres ( pour prendre exemple sur la secte du Mandarom ). Lorsque la seule préoccupation est la lutte contre le doute, un sentiment de triomphe envahit celui qui s’abandonne entre les mains expertes d'un divin normalisateur. Le marché de dupes proposé par le guide est clair : si vous voulez atteindre la puissance ou la perfection, vous devez sacrifier votre conscience d'homme qui empoisonne votre existence et vous maintient dans un statut insatisfaisant.

Dans la théorie freudienne, les mécanismes de défense témoignent de l'activité psychique du sujet et de la permanence de sa vigilance. La défense est utile et efficace quand elle est aussi spécifique que possible, quand elle évite un excès de douleur, quand elle s'inscrit dans une perspective temporelle et quand elle canalise les sentiments au lieu de les bloquer. Ces mécanismes défensifs caractérisent l'homme, ses difficultés à être au monde et son rapport inexorable à l'illusion. Cette présentation de la complexité de l'humain engage les thérapeutes à une particulière prudence. La dimension subjective est le propre de l'humanité.

Défendre les droits d'un être autonome revient à imposer à tous la loi du plus naturel, c'est à dire la loi d'un être le moins socialisé possible. Dans cette perspective, la folie de l'autonomie vient remplacer la folie sacrificielle. La défense d'un droit à une totale indépendance implique un devoir d'isolement particulièrement contraignant. Elle met en cause le système institutionnel actuel et interroge la conception actuelle de santé mentale. Une certaine conception de l'altruisme et de la liberté peut remettre en cause de nombreuses règles touchant à la santé, au travail et à l'éducation.

Les notions de lavage de cerveau et de programmation présentent le danger de dénier une liberté subjective. La passion de l'autonomie et de l'émotion n'est pas toujours bonne conseillère. Les appels à la prudence ou à la précaution sont dès lors vains quand ils font référence à une autonomie illusoire. Lorsqu'elle se double d'une quête de toute-puissance et d'un désir explicite de réaliser l'utopie, la dangerosité est alors extrême. Le sectarisme fait échec au vivre-ensemble. Le lien sectaire suppose une pratique individualiste. Il est le fil qui attache ensemble des êtres qui protestent de leur autodétermination. La conviction d'appartenir à un monde ou à un royaume sans limites semble réduire ou éliminer toute vigilance personnelle. On peut consentir à l'esclavage au nom de la quête du bonheur et de l'autodétermination. C'est paradoxal, mais c'est difficile à nier.

Peut-on sérieusement envisager la famille comme une somme d'individus autonomes ? Une société constituée d'individus de plus en plus autonomes n'est-elle pas très malade ? De telles communautés sont-elles viables ? Que serait un lien social fondé sur cette croyance en la nécessité de se débarrasser de la dette et des interdits ? Un guide aveuglé par une aspiration à l'illusion peut-il prétendre aider un sujet à cheminer dans l'existence ?

La frontière entre « secte » et « société » n'est pas étanche. La démocratie est un équilibre fragile qui n'est pas à l'abri des tentations de solutions radicales promues par la « secte ». La référence à la religion ou à la science peut aussi bien servir une volonté d'aveuglement qu'un désir de responsabilité. Tous ceux qui veulent rendre l'homme prévisible ou parfait s'en prennent nécessairement à la subjectivité. Au lieu de lui prêter assistance, ils abusent de la vulnérabilité du sujet. Les prophètes marchands de bonheur exploitent sans vergogne les découvertes des autres, les mots et les images fascinantes pour capter l'attention des lecteurs et les séduire. La force des images véhiculées par les mots détournés de leur usage courant bloque la réflexion.

Le développement des « sectes » déçoit tous ceux qui découvrent que nos valeurs républicaines ne suffisent pas à nous protéger contre les solutions totalitaires. La soumission à une morale d' « homme sans défaillance » suppose une confusion entre liberté et pouvoir infini. La déclaration d'indépendance des gourous et autres mentors est à la mesure de leur soumission aux modèles de notre société de consommation. Comment ne pas se méfier des mouvements qui proposent à l'homme des recettes de bonheur ou de réussite ?

La logique sectaire est une authentique tromperie d'un lien qui, en excluant l'altérité, engage un processus d'altération de soi, une inhibition de la vie émotionnelle et pulsionnelle : celui qui se découvre otage de lui-même ne sait plus à quel saint se vouer. L'initié sectaire n'est pas totalement sans ressources: tant que la place du sujet est préservé par le droit social et familial, l'adepte peut espérer sortir de cet espace livré à la folie meurtrière. Mais que se passerait-il dans le cas contraire ? Sans faire de science-fiction, on se prend à trembler à l'idée que le monde pourrait devenir une grande bulle utopique gouvernée par un gourou qui aurait réussi à infiltrer toutes les institutions de la planète... .




Nicolas Delorme

Nicolas Delorme, Psychothérapeute sur Saint Malo

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