Le spectre de l'autisme

psychologue autisme saintmalo

- L'autisme : un rapport à l'Autre sans appel à la voix...

La fréquence de l'identification de l'autisme passe d'un ratio de 1 sur 2500 individus en 1985 à 1 sur 110 individus en 2010. Les causes de cette augmentation restent encore floues. Ce que l'on peut cependant signaler réside dans le fait que ce qui est qualifié d'autisme se trouve englouti dans des variations du diagnostic relatives aux différentes versions du DSM ( manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux ) qui se sont succédées au fil des décennies. La structure autistique peut être abordée à la manière d'un prisme à partir duquel se réfractent des formes autistiques multiples s'organisant autrement. Dans le cadre du TSA, les troubles du spectre autistique du DSM-5 se trouvent distribués sur un continuum en fonction du degré de sévérité des atteintes dans le fonctionnement social et des schémas comportementaux réduits et itératifs.

Les hypothèses causales de l'autisme sont scindées en deux grands groupes : l'une « génétique » et l'autre « environnementale ». Mais chercher à fragmenter toujours plus les causalités dans l'unique but de les chiffrer et leur attribuer une proportion toujours plus précise relève du paradoxe puisqu'il s'agit de dimensions qui sont inséparables : on ne peut pas séparer le génome et l'environnement. Ce sont des choses qui sont solidement nouées puisque ce sont des organisations irréductibles, enchevêtrées dans une temporalité qui est propre à l'individu se développant dans un environnement en constant changement.

L'inclination à une excessive interprétation des chiffres est actuellement prédominante en génétique. Mais dans le cadre d'un diagnostic, les chiffres ne sauraient substituer aux mots. De ces étiquettes diagnostiques qui viennent épingler le sujet, le penchant scabreux serait de nier qu'un individu singulier existe en dernière instance derrière tous ces chiffres et ces diagnostics. À partir d'un résultat exclusivement chiffré et abscons, engager une conversation apaisée et constructive avec la famille semble compliqué.

Il y a certes des caractéristiques familiales comme chez tout le monde, mais le père ou la mère ne sont pas « la » cause du problème autistique de l'enfant. Un décalage se creuse d'ailleurs entre la réalité scientifique actuelle, qui ne privilégie plus nécessairement la génétique dans l'autisme, et la doxa qui fait du facteur génétique le facteur général de l'autisme. Il y a aujourd'hui consensus au sein de la communauté scientifique pour dire qu'il n’existe pas « le » gêne de l'autisme, car ce n'est pas une maladie monogénique.

Dans la mesure où il est des autistes dont le QI est en-deçà de 50 et d’autres qui franchissent les 150, la corrélation du QI avec le fonctionnement autistique est nulle. La gravité de l’autisme ne peut dès lors être rapportée à la progression du QI. Les capacités virtuelles de l’enfant ne sont pas sanctionnées par ce chiffre que constitue le Quotient Intellectuel : Le test mis au point par Wechsler ne pronostique pas l'aptitude à apprendre et à développer des dispositifs de pensée alternatifs. Puisque les autistes portant son nom étaient doués de prodigieuses facultés d'abstraction, Asperger suggérait de maintenir la prudence quant à la pertinence des tests d’intelligence dans le repérage de l'autisme.

C'est une constante majeure du fonctionnement autistique que de se protéger de toute émergence angoissante de l'objet voix. De la sienne propre, par le verbiage ou le mutisme... . Ce que la psychanalyse a su distinguer par la voix en tant qu'objet ne saurait se confondre avec sa sonorité, sa matérialité acoustique, mais relève de ce petit rien qui permet au sujet de prendre place dans la parole et de manifester quelque chose qui lui est propre dans l'acte d'énonciation. Comme le psychiatre et psychanalyste français Jacques Lacan nous l'a indiqué, le sujet autiste se protège avant tout du verbe, de la parole. Ce qui nous contraint à ne pas lui parler en pensant qu'il a le même usage que nous de la parole, mais plutôt à se laisser enseigner patiemment de lui en relevant quel est son usage de la parole et de la langue puisque sa langue propre ne sert pas à communiquer.

L'autiste a affaire à la parole, mais il a choisi de refuser d'en faire usage pour la communication et pour lui, l'usage qu'elle trame n'est nullement tissé par le sens et la signification. Pour lui, la conversation relève de l'apprentissage, mais ce dernier s'avère plus ardu que l'apprentissage de la langue elle-même, car il recèle la présence singulière de chacun dans les énoncés, ce qui angoisse tant l'autiste. L'authenticité d'une conversation est ainsi chez lui mise à mal, du fait même de la nécessité intrinsèque de nouer les affects et la parole dans l'art de converser. Se mettre en spectacle, reprendre des sketchs de grands humoristes peut permettre à un autiste de « faire conversation » sans y mettre de soi, d'être en lien avec l'autre sans s'engager dans l'échange. Il peut aussi bien être pris dans une agitation incessante que dans un immobilisme que rien ne peut venir ébranler. Ces comportements témoignent de la façon dont ils se défendent contre ce qui les envahit, ce qui les ravage, ce qui fait intrusion pour eux. Prendre acte de cette défense revient à en circonscrire la logique.

C'est de « perception » dont vous parlera l'autiste si vous lui demandez quel est son problème, et non de « socialisation » ou de « communication ». La complexité d'une langue ne pose pas problème aux autistes, et il est même probable qu'elle les aide plutôt, dans la mesure où plus il y en a, moins un mot risque d'être polysémique. Plus il y a de règles et de structures, et moins un autiste doit se reposer sur son intuition et sur le contexte. La difficulté qu'il rencontre avec le symbolique, avec les équivoques et les expressions métaphoriques est récurrente. Le rapport : un sens / un mot, est érigé chez eux au rang d'idéal. Du mutisme, un autiste peut dès lors passer à une intellectualisation de la conversation. Si les autistes cherchent à entrer en communication, comment procèdent-ils sans mettre en jeu l'énonciation ? Certains trouvent la solution d'un langage de signes ou de gestes, d'autres trouvent une passe dans l'écriture. Asperger notait déjà que l'autiste consent à s'adresser à l'Autre par l'intermédiaire des objets dont il s'entoure et par ses thèmes de prédilection.

L'autiste utilise les mots de l'autre sans réussir à les faire siens. Les mots avec lesquels nous parlons sont toujours de l'Autre, bien entendu, bien que nous arrivons à nous les faire propres, d'une certaine manière, à partir de la façon dont nous les énonçons. Chez lui, les mots n'arrivent pas à avoir un effet sur le corps et la propriété de ce qu'il dit reste ankylosé dans l'Autre. L'autiste peut accéder à des compétences et entrer dans le langage mais pas sans l'autre. Or, à la place de l'autre, c'est son double que l'autiste rencontre. Le double autistique est pacifiant : le sujet accepte de se connecter sur cette image protectrice, dont il tire un bénéfice immédiat. Certains autistes peuvent répéter à plusieurs reprises une scène d'un personnage. Il s'agit, à partir du double, d'un phénomène de récupération d'un mot qui n'arrive pas être propre. D'autres s'adressent à autrui presque toujours sur le mode d'un présentateur télévisé, c'est à dire dans la télé, derrière l'écran, n'interagissant pas avec l'auditeur.

Se doter d'une armure contre l'angoisse est un impératif pour l'autiste, ce qui a pour conséquence de faire peu ou prou barrage aux apprentissages intellectuels. Comme le distingue le professeur de psychopathologie Jean-Claude Maleval, le bord autistique est initialement échafaudé à partir de la surface corporelle, et des sensations-formes qu'elle stimule. Il se complexifie ensuite en s'incarnant dans l'objet autistique qui borde le corps, le double et l'intérêt spécifique qui sont eux-mêmes des inventions permettant à l'enfant de se maintenir dans un monde sécurisant. Le sujet possède sur eux une maîtrise qui le rassure et lui permet une ouverture aux autres à ses propres conditions. Les trois éléments qui composent le bord sont plus ou moins indépendants. Donna Williams explique que tout le combat de l'autiste est de lutter non pas pour mais contre le nouage des émotions et de l'intellect. Cette mise à distance, la neutralisation de l'intention et de l'émotion semble lui être nécessaire pour pouvoir prendre la parole, à chacun de s'y accorder. Le nouage des apprentissages à la vie affective se produit donc pour l'autiste par un traitement du bord.

Nombre de cliniciens sont réticents à faire part d'un diagnostic d'autisme, dans la mesure où une amplification des comportements autistiques peut être induite par une identification à ce tableau clinique : « J'peux pas faire ça car j'suis Asperger, c'est un handicap qui touche le cerveau. » Ce qui est une des incidences délétères du diagnostic qu'il convient d'évincer habilement. D'autant plus que le diagnostic d'autisme n'est pas foncièrement corrélé à un handicap. Qu'il y ait des autistes qui ont un handicap intellectuel et que d'autres n'en ont pas est mis en exergue par beaucoup d'autistes de haut-niveau. Il n'est néanmoins pas possible, sans diagnostic, d'obtenir d'auxiliaire de vie scolaire et de faire les démarches auprès de la MDPH ( maison départementale des personnes handicapées ). Quoi qu'il en soit, que nous regardions l'autisme sous forme unique de handicap, ou que nous l'abordions sous forme de différence de fonctionnement, le diagnostic reste un prérequis.

Si la clinique de l'autisme intègre bien le TSA, elle n'est plus réservée à l'autisme infantile précoce. En effet, différentes configurations du bord autistique émergent, d'une construction se déployant du bord isolant au bord dynamique. Ces processus dessinent un continuum avec des passages du syndrome de Kanner au syndrome d'Asperger. L’autisme s'est ainsi déplacé d’un syndrome rarissime aux formes cliniques aiguës à quelque chose de tout à fait « ordinaire », autant en terme d'intensité des troubles que d’occurrence dans la population. Ce mouvement de banalisation est attesté dès 2001 par la mise en place d'un quotient du spectre autistique ( AQ ) par l'équipe du chercheur britannique Simon Baron-Cohen. Mais les frontières du « spectre » autistique étant par définition floues, certains types de fonctionnement psychique autistique peuvent échapper au TSA. À l'inverse, par amalgame gratifiant ou bien commodité clinique, le flou du « spectre » amène à insérer dans le TSA des sujets qui ne procèdent pas forcément de la logique autistique.

Certains sujets autistes nous manifestent qu'ils ont affaire à un espace et à une temporalité singuliers, qui remettent en cause nos appréhensions naïves de l'espace et du temps et nous convient à faire preuve de rigueur. Si des autistes peuvent donc questionner la science, ce ne sont pas tous « les » autistes. Une prudence s'impose quant à tout énoncé qui prétendrait porter sur "les autistes", sur l'autisme en général, sur l'autiste comme catégorie. S'attacher au singulier, et refuser de le traiter comme cas particulier d'une catégorie générale. Il n’existe pas d'enfant-type, pas plus qu'il n'existe d'enfant-type dans l'autisme. Tous les enfants sont différents dans leur singularité. Une conception resserrée de l'autisme le comprenant comme un mode de pensée originale et un rapport au langage spécifique, plutôt qu'un handicap, est un petit rien qui fait la différence.


- Le cas exemplaire d'Owen Suskind...

Lorsque le réputé journaliste politique au « New York Times », Ron Suskind, publie au printemps 2014 « LIFE, ANIMATED : a story of Sidekicks, Heroes and Autism », les choses se hâtent dans la recherche sur l'autisme. L'auteur y raconte sa rencontre avec son fils autiste Owen, sorti du retrait autistique par l'entremise du monde de Disney. il s'est mis à parler et à développer de nombreuses capacités. En lui donnant le nom d'Affinity therapy, Ron Suskind témoigne précisément de l'étayage des inventions d'un autiste par les membres de la famille. Par ce fabuleux soutien de l'environnement, Owen s'est mis à parler et a su déployer des capacités pléthoriques et inattendues.

Dans ce livre, l'auteur réfute efficacement les mythes désormais répandus selon lesquels les personnes atteintes d'autisme sont toutes des savants ou n'ont aucune capacité d'empathie et de compassion. Owen Suskind, qui à l'âge de 3 ans est sans voix, apprend finalement à communiquer avec sa famille en récitant des extraits de dialogues de scènes de Disney appris par cœur. Owen relie les séquences de Disney aux circonstances de sa propre vie et commence à reconnaître les signaux sociaux des membres de sa propre famille après avoir étudié les expressions faciales exagérées de dizaines de personnages animés :

. « Il a appris à lire en lisant les génériques. Il a utilisé des films emblématiques – des versions de mythes et de fables que les hommes se transmettent en fait depuis des millénaires pour s'orienter – comme des outils pour appréhender la douleur, la perte et l'amour […] Les films constituaient son identité et son langage […] Des reportages sur Owen et ses « faire-valoir » ( « sidekicks » : dans les œuvres de fiction, personnages qui aident le héros à accomplir sa mission ) - moi, Cornelia [ la mère d'Owen ], Walt, certains professeurs, thérapeutes et, en fin de compte, animateurs et acteurs – ont vu le jour sur toutes les chaînes de télévision américaines, sur notre radio publique nationale, dans les journaux et les magazines […] Si Owen et les enfants qui sont comme lui peuvent voir tellement plus dans un film de Disney que le spectateur moyen, que peuvent-ils voir d'autre ? » ( Ron Suskind )

Au départ, Owen imite les séquences du film textuellement, mais à mesure qu'il grandit, l'entourage voit son discours et son acuité sociale évoluer. Un jour, Ron entend Owen murmurer très vite et hors-sens : « Juicervose, juicervose » qui est une invention à partir de « La petite sirène », ce personnage de Disney marqué par la perte événementielle et instantanée de sa voix. Plus précisément, cette invention faite par Owen et révélée par son père vient du passage où cet Autre inquiétant et charmant appelé Ursula, un poulpe-femme, va, par la grâce d'un sortilège, extraire et faire taire la voix de la petite et belle sirène, en chantant : « It won't cost much, just your voice ». À son tour, « juicervoice, juicervoice », comme un mot chiffré par Owen, est déchiffré de suite par son père tout en gardant son statut d'énigme. Quelque chose de la voix étant ressaisie, une conversation devient par la suite possible.

Owen se saisit de cette proposition ingénieuse de son père pour sortir de sa solitude autistique et trouve là, grâce à l'appui sur des partenaires à la tessiture de son invention, non seulement un traitement de l'objet voix ( évincé par son refus structural de prendre une position dans l'énonciation ) mais aussi, et avant toute chose, une manière singulière d'aller dans le monde. Puis Ron Suskind découvre que, affecté par ce changement radical de prise en charge, Owen s'adonne à un authentique traitement des affects via ce qu'il nomme « les faire-valoir », ces personnages secondaires des films. Un faire-valoir est « celui qui aide le héros à réaliser son destin », rend compte Owen. Cette définition qu'il en donne se calque sur celle qu'on pourrait donner du double autistique. Owen dessinera ces « faire-valoir », se branchera directement sur l'image, animant de satisfaction son propre corps, tout en codant les émotions qui les accompagnent :

« Le spectre de la complexité émotionnelle de l'homme tient tout entier dans ces « faire-valoir » […] Ces films se basent sur des thèmes puissants, comme ceux des frères Grimm et de mythes millénaires. Mais c'est seulement depuis l'arrivée dans les foyers du magnétoscope que les enfants comme Owen pouvait rembobiner et systématiser l'apprentissage à leur propre rythme, et obtenir à partir de ces récits riches en émotions des choses qu'ils ne pouvaient pas obtenir des interactions humaines […] En substance, il peut se servir des archétypes de Carl Jung et de Joseph Campbell et les appliquer à la manière d'un médecin qui panse une plaie ou d'un chef étoilé qui étale un glaçage » ( Ron Suskind )

Pour Owen, les films de Disney constituèrent très tôt un objet autistique, il trouva en eux des « faire-valoir » qu'il considéra comme des doubles, et l'intense mémorisation des films permit à son intérêt de devenir une compétence sociale : « Quasimodo insuffle la vie à ses gargouilles afin d'établir un dialogue avec lui-même – ce que nous avons besoin de faire parfois – et de découvrir que les vérités les plus importantes sont juste là, dans nos cœurs […] « Le Bossu de Notre-Dame » ne se termine pas comme d'autres films. Quasimodo ne trouve pas l'amour, mais il parvient, après un parcours difficile, à se faire accepter avec bonheur par la société. Il n'est alors plus un paria. Certains le verront toujours comme un monstre mais il ne leur en veut pas, car il se voit différemment. Il sait qu'il n'est pas un monstre. Il est un héros. » ( Owen Suskind )

Walt Disney avait bien précisé aux animateurs qui collaboraient avec lui à ses débuts que les scènes devaient être si captivantes et cristallines qu'elles pourraient être saisies même en coupant le son ! Les dessins animés semblent ainsi fournir à Owen une esquisse de mode d'emploi commode du fonctionnement humain, un guide d'orientation au sujet de la différence des sexes et des générations, à propos de l'amour, du désir, de la mort, de l'amitié, du bien et du mal : « Les gens voient les autistes comme des individus qui n'aiment pas la compagnie des autres. C'est faux. La vérité sur les autistes, c'est que nous voulons ce que tout le monde veut, mais que nous ne savons pas toujours comment faire et que nous ne savons pas comment établir un lien avec les autres. Nous devons nous servir de visions que notre imagination nous fournit – ces passions puissantes, pour nous aider à nous frayer un chemin dans le monde. » ( Owen Suskind )

Le héros Owen, protagoniste de toute cette histoire, est l'émanation d'un système de support psychologique ramifié qui comporte sa famille ( ses parents et son frère Walt ), ses médecins, ses professeurs et, surtout, ses thérapeutes, dont son psychologue Dan Griffin : « L'affinity therapy, qui puise ses racines dans le système familial, dans les concepts de narration et les concepts jungiens, dans l'expérience métaphorique, l'improvisation et les activités construites autour des forces de l'individu, constitue pour les parents un outil pour consolider le lien unique qui les relie à l'enfant, ce qui profite à chacun des membres de la famille […] Le domaine des intérêts spécifiques peut être un pont qui permet de relier parent et enfant comme peu d'autres choses le permettent […] L'affinity therapy est une thérapie familiale. La racine du mot « thérapie » signifie « soigner » et le fait de se sentir engagé, intensément et joyeusement, vers un objectif, améliore la vie de chaque membre de la famille touchée par l'autisme. Les familles qui recourent à des approches fondées sur l'intérêt spécifique peuvent aider à guérir une partie du stress et de la souffrance émotionnelle que chacun de ses membres éprouve […] Le mot clé est la curiosité. La clé de la curiosité est l'attention. Et l'attention est la « clé du royaume ». Tout ( j'irais jusqu'à dire tout le monde ) devient plus intéressant lorsque l'on y prête attention. » ( Dan Griffin )


- D'une voie thérapeutique possible pour accompagner chaque sujet autiste...

Les années 80 ont été traversées par une promotion des thérapies cognitivo-comportementales dans le traitement de l'autisme. Aujourd'hui, c'est davantage les thérapies par affinités qui se diffusent, autrement dit un pari sur les capacités auto-thérapeutiques du sujet à partir de ses inventions. Ces témoignages font part du fait que les parents se centrent tous sur les obsessions, passions, sujets de prédilection ou les intérêts spécifiques de leurs enfants autistes.

L'originalité de l'approche psychanalytique est de s'orienter sur les stratégies par lesquelles l'autiste cherche spontanément à tempérer ses angoisses, et d'accompagner l'enfant en prenant en compte et en contournant ses stratégies défensives plutôt que de les annihiler. Il est remarquable que les approches neurocognitives et psychodynamiques, bien que reposant sur des conceptions très différentes de l’autisme, parviennent aujourd’hui à des convergences majeures sur la prise en charge, en mettant au premier plan une intervention fondée sur les forces de l’enfant, ou en encourageant un développement structurant de ses affinités.

Les témoignages de parents et de l'entourage soulignent l'importance d'une approche multidisciplinaire auprès des enfants autistes. La complémentarité des approches ( psychanalytique et cognitivo-comportementale ) peut produire des résultats inédits. Les personnes avec autisme sont avant tout des êtres humains dans toutes leurs dimensions. La cognition de l'autiste n'est pas indépendante de sa vie affective, de sorte que tempérer l'angoisse améliore les apprentissages. Ce qu'on on appelle « obsessions », ce sont en fait les intérêts, les passions de l'enfant. Quelle place leur accorder dans la vie de l'enfant et dans le traitement de l'enfant autiste ? Sont-ils des obstacles qu'il faut corriger ou éliminer ?

L'observation des intérêts particuliers autistiques montre que l’enfant autiste apprend dans des domaines qui ne sont pas contrôlés par l’adulte, mais n’apprend pas dans des contextes d’interaction duelle ou interaction de tutelle ordinaire. La thérapie par affinités déplace la dynamique du savoir. Ce dernier n'est plus la prérogative de l'éducateur, mais est dévié du côté de l'autiste. Il ne s'agit plus d'améliorer les techniques de transmission d'un savoir, mais bien de prendre appui sur un savoir que le sujet a déjà acquis de lui-même, puis de chercher à le développer. Ce savoir là n'est déposé dans aucun manuel, il se fonde en un choix du sujet.

Une disparition quasi complète des passages à l'acte et de l'agressivité des sujets autistes lorsque l'on applique cette méthode des centres d'intérêt. Les affinités ne sont pas qu' un empilement de connaissances accumulées, elles sont le plus souvent un formidable secours aux sujets autistes pour trouver une façon de s'insérer dans le lien social. Bien loin de se résumer à une pratique de loisir, à une obsession aliénante, une affinité permet au contraire l'accès au monde. Mettre en avant leurs talents, leurs capacités, leurs passions, peut s'avérer difficiles pour les parents comme pour eux, car ils doivent se confronter à une société très normative.

Jacob Barnett est parvenu, par un usage toujours inventif des lettres, à faire de son obsession une véritable compétence. La passion de Barnett pour le déplacement de la lumière dans l’espace en a fait un chercheur universitaire en physique, celle de Temple Grandin pour sa « trappe à serrer » l’a conduite à devenir une ingénieure spécialiste des enclos à bétail, etc. Kristine Barnett nous enseigne une chose essentielle qu'elle énonce ainsi : « Montrer à un enfant qu'on prend sa passion au sérieux et qu'on veut la partager avec lui est le catalyseur le plus puissant au monde. »

Tout ce qui est désigné péjorativement par « obsessions » ne relève pas de fantaisies complètement arbitraires. Elles contribuent à l’élaboration de la personnalité. Elles peuvent déboucher sur un métier. Les adultes autistes de haut niveau qui sont capables de vivre de façon autonome et de garder un emploi stable font souvent un travail dans le même domaine que les obsessions de leur enfance. Un autiste obsédé dans son enfance par les chiffres fait aujourd’hui de la gestion fiscale. La capacité dynamique de l'intérêt peut être articulée à d'autres domaines, s'il est encouragé.

Déjà en 1941, Hans Asperger affirmait que ces sujets sont en mesure, par une « modalité originale de pensée et d'expérience... dans une sorte d'hypertrophie compensatoire [ de remédier à ] leur infirmité ». De même, Léo Kanner insistait sur le fait que pour certains, le chemin du succès consisterait à transformer une fixation en carrière professionnelle. Hans Aperger écrivait en 1944 : « C'est chez les autistes que nous avons constaté, beaucoup plus que chez les gens normaux, une prédestination à un métier, cela dès leur tendre jeunesse : ce métier émerge de leur constitution comme un destin . » Hans Asperger note que leur manière d’opérer une sélection restrictive dans leurs intérêts constitue un avantage par rapport à ceux qui possèdent plus de possibilités mais ne font pas le choix de se spécialiser.

Ce qui est visé en thérapie avec l'autiste, c'est la construction d'un mode particulier de lien, en nous appuyant sur la langue du sujet. Cette langue privée demande du temps pour être appréhendée, circonscrite, dégagée et mise en fonction, c'est à dire disponible pour un usage dans le dialogue, sur un mode toujours singulier. Créer une polyphonie de dialogues est dès lors indispensable au dialogue avec l'autiste.

Il n'y a pas que les enfants qui sont inventifs, il y a chacun des proches, le parents, la fratrie qui va déployer des trésors d'ingéniosité pour conduire l'enfant sur le chemin de sa vie, lui permettre d'être accueilli dans le monde et de devenir une grande personne. L'enfant autiste ne peut inventer qu'à condition que sa solution soit repérée en tant que telle et soutenue au long court par sa mère, son père, ses parents. En s'orientant du fil logique-déjà là- de ses défenses, un adulte bienveillant, acceptant de se consacrer exclusivement au sujet, peut fournir un support temporaire du double.

Le monde imaginaire que l'autiste connaît comme sa poche est ordonné, maîtrisé et prévisible, doté d'une immuabilité qui le rassure. Mais ce monde semble pouvoir se ramifier et le code rigide se subvertir. Se mettre en position d'être attentif à ce qu'il fait et de se trouver régulièrement sur son chemin. Il s'agit de partir de l'existence d'un objet élu, dit autistique, et de le sophistiquer. A partir de là, une rencontre peut se produire, car les intérêts des autistes sont considérés non pas comme des obstacles mais comme un appui pour accéder aux apprentissages. Prenons acte du fait que la propension des parents à complexifier le choix d'objet de leur enfant opère et obtient des bénéfices considérables pour le sujet vers ,d'une part, la sortie de l'isolement ou solitude autistique, et, d'autre part, la création d'un lien et une place dans le monde.

Une certaine prudence est de donc de mise en ce qui concerne l'interdiction d'accéder à l'intérêt spécifique en guise de punition, car d'autres stratégies peuvent avoir plus de succès, et car l'intérêt spécifique devrait rester un aspect positif de la vie quotidienne. Empêcher que la personne ait accès à l'un des rares plaisirs de sa vie ne peut que se heurter à des résistances. Les îlots de compétences que développent ces sujets sont la voie qui leur permet d'évoluer dans le monde, non une limitation. Par le développement d'un bord particulièrement riche, le sujet parvient donc à la fois à s'animer, à s'identifier, à parler, mais aussi à traiter ce qu'il rencontre, notamment les émois de l'adolescence.

L'affinity therapy peut être considérée comme une éthique avant d'être une méthode : inclure la particularité du sujet autiste dans la considération que l'on a de lui est un véritable positionnement éthique. Au sujet du plan personnalisé, le rapport de la HAS préconise qu'il « doit être le résultat de la concertation avec l'enfant / adolescent lui-même et avec ses parents ou son représentant légal... ». Les recommandations actuelles des rapports d'expertise dans la prise en charge de l'autisme mettent en exergue l'appui sur les « préférences » des personnes autistes. Plus précisément, elles vont dans le sens de « l'utilisation des préférences dans la gestion des comportements problèmes ». Il s'agit, selon ces rapports, de prendre en compte les « préférences » et les « souhaits » de la personne accueillie afin de réduire les « sources de malentendu » ou les « besoins » auxquels les comportements dits « perturbants » chercheraient à répondre.

Chez un sujet qui ne parle pas, chez qui un objet en particulier n'est pas élu, il s'avère complexe d'isoler un point d'affinité. Soutenir le sujet ou gérer les « comportements problèmes » l'est dès lors encore moins. Les points d'intérêt peuvent être canalisateurs de l'agitation et sources de lien avec l'autre, mais peuvent aussi être le point de départ de comportements irrépressibles, fixes, avec mise en danger où le point d'arrêt est violent et se traduit par des cris, des morsures, des pleurs. Il s'agit donc de réinventer continuellement des manières de soutenir ce point d'intérêt, tout en limitant ce qui passe au champs de l'illimité.

Dans la méthode ABA, promue par de nombreux blogs, les inventions de l'enfant sont considérées comme des obstacles à l'apprentissage. Une utilisation intrinsèque de l'intérêt spécifique, c’est-à-dire comme source de la motivation aux apprentissages, comme s’emploie à le faire l’Affinity Therapy, est plus performante que l’utilisation extrinsèque de l’intérêt restreint, celle qui le limite à une récompense, pratique au cœur de la méthode ABA. Ce n’est pas sur l’inclusion scolaire, l'adaptation sociale et l'autonomie que la méthode ABA est performante, mais sur des améliorations de la cognition et du langage.

Une inclusion prudente des intérêts restreints dans la pratique scolaire est préférable à son exclusion. Travailler avec les intérêts restreints d’enfants autistes peut permettre d’accéder à l’épreuve du sentiment de soi incluant la conscience des intérêts particuliers, des motivations et des intentions : amener les intérêts restreints de l’enfant dans la classe, c’est amener l’enfant lui-même en celle-ci. Ils ajoutent qu’en l’absence d’engagement dans la sphère d’intérêt de l’enfant, les enseignants peuvent échouer à faire advenir la passion pour l’apprentissage qui motive un enfant autiste à engager de nouvelles expériences.

Le temps que l’enfant passe sans interaction doit lui permettre d’avoir accès à un matériel complexe, déterminé par l’inventaire de ses intérêts aussi bien que par celui des matériels auxquels les autistes, de manière générale, portent intérêt et utilisent de manière combinatoire et créative : les claviers, les écrans, les tableaux magnétiques, les livres. En continuant de s'appuyer sur son intérêt spécifique, il pourra constituer un lieu synthétique qui l'ouvre au monde, par injection de savoir, grâce au branchement sur l'objet.

L' ordinateur peut constituer une aide en tant que partenaire pour composer avec le monde. On sait le rôle des ordinateurs dans la reconnexion du sujet autiste à l'Autre. L'ordinateur ne parle pas et ne communique que par un rigoureux système de signes qui n'autorise pas l'équivoque. Avec l'ordinateur, il peut apprendre à lire en mémorisant par cœur les mots courants. Une console de jeux vidéo peut également être utilisée pour traiter le regard et la voix.

Une pratique clinique suffisamment « bonne » doit répondre à des exigences éthiques. Cette clinique avec l'autiste serait avant tout une pratique à laquelle le sujet consent à prendre part : offrir au sujet un lieu pour construire son espace et son temps propre. Les inventions peuvent être modestes, elles n'en sont pas moins appréciables dès lors qu'elles autorisent le sujet, même de manière chancelante, à se construire un espace, d'avoir accès à une temporalité, de trouver un mode inédit de lien social, de s'inventer un corps et une langue particulière pour parler avec l'autre. Peut-être que l'autiste, comme l'artiste, nous précède au niveau de ce que parler veut dire. Owen Suskind, Jake Barnett, Temple Grandin, Donna Williams, par leur passionnant témoignage, nous ont ouvert les portes de leur monde et les sésames qu'il recèle : se saisir de leurs affinités électives pour s'ouvrir au monde... .



Nicolas Delorme

Nicolas Delorme, Psychothérapeute sur Saint Malo

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